• Olivier Bétourné

Qui a peur du socialisme ?

Du côté du légataire, on évite pudiquement le sujet. Il est vrai que se réclamer du socialisme vous flanque sur le champ un sacré coup de vieux quand les plus jeunes, et c’est bien normal, ont les yeux tournés vers un horizon plus écologique. Place du Colonel Fabien, on est à peine plus disert : on n’a là-bas aucune raison d’assurer l’entretien d’une tradition qui, au fond, n’a jamais été la sienne. La nouvelle gauche ? Elle préfère se dire « radicale » que « socialiste », et il est notable que jamais, au cours de la dernière campagne présidentielle, son tonitruant leader n’a (je ne crois pas me tromper) prononcé le mot.

Il est évident que la « collectivisation des moyens de production » ne fait plus rêver. Qui voudrait renouer le fil d’une histoire justement interrompue par l’effondrement de l’Union soviétique ? L’époque est au clivage entre le peuple et les élites. D’un côté les petits (ceux qui n’ont rien ou si peu), de l’autre les gros (les cumulards du savoir et du capital économique).

Les nouveaux partis populistes prospèrent sur cette dichotomie-là, qui, bien sûr, n’est pas dénué de fondement sociologique : qui nierait, par exemple, que « métropoles » et « territoires » relèvent de deux logiques contradictoires ? D’un côté l’intégration aux flux dominants du monde globalisé, de l’autre la marginalisation progressive sous l’effet de la désindustrialisation et du retrait de l’Etat. D’un côté la permanence des services publics, de l’autre la fermeture des maternités et des lignes ferroviaires. D’un côté l’illusion entretenue d’une vie meilleure pour ses enfants, de l’autre la certitude qu’ils vivront plus mal que soi.

Plus personne, dans ces conditions, ne devrait s’étonner que les partis populistes entretiennent avec une telle flamme l’hostilité à l’intégration européenne. Le libéralisme assumée par l’Europe ne travaille-t-il pas à la délocalisation des activités industrielles, à l’affaiblissement de l’Etat-providence, à l’intensification des flux migratoires au nom de la libre circulation des biens et des personnes ?

A ce jeu de la défiance généralisée, c’est le projet même de la gauche des Lumières qui se vide peu à peu de sa substance. Alors, en effet, pourquoi ne pas en brader les restes contre quelques sièges au Parlement ?

Eh bien tout simplement parce qu’on peut aussi aborder les choses d’une autre façon. Cesser de jouer à la « rupture » avec le « néo-libéralisme » sans jamais rien dire du système qu’il s’agirait de lui substituer, renoncer à mettre en scène un mauvais remake de la stratégie « classe contre classe » sans jamais dire clairement ce qui unit et ce qui divise, travailler à résoudre les contradictions qui accablent nos sociétés dans une perspective d’émancipation -et non de repli identitaire .

Dans cet esprit, on commencerait par s’atteler à refonder le contrat social. Quand deux millions de personnes vivent dans la « grande pauvreté », c’est le système tout entier qui est menacé de faillite. Car la violence fait inévitablement retour. Mais qui se préoccupe sérieusement de ces deux millions-là, de ceux qui échappent aux minimas sociaux et passent entre les mailles de l’Etat providence, de ces familles monoparentales (presque toujours des femmes) complètement isolées dans nos villes, de ces chômeurs en fin de droits, de ces retraités à 400 euros par mois, pour ne rien dire des travailleurs en situation irrégulière ni des livreurs « uberisés » dont Ken Loach a dit, mieux que personne, la misère et le dénuement moral ? Le SMIC net à 1300, 1400, 1500 euros, qui dit mieux ? Et pourquoi pas 2000 ? La retraite à 60 ou 62 ans, qui dit mieux ? Et pourquoi pas 55 ? Revendiquer « toujours plus » pour les salariés ne fait pas une politique. Oublier les exclus déchire le contrat social.

On s’attaquerait tout de suite aussi aux inégalités. D’autant que la réussite de la transition écologique sera impossible si l’on n’y procède pas. Mais qui est disposé, à gauche, à ouvrir franchement le chantier d’une réforme fiscale d’ampleur au-delà de l’ invocation rituelle du rétablissement de l’ISF ?

Repenser la frontière entre ce qui relève du « marché » et ce qui doit en être protégé. La société du (mauvais) spectacle, on n’en veut plus ! Encore faut-il, pour y parvenir, que la place du marché soit pleinement reconnue – un marché certes régulé et encadré-, puisqu’il n’existe aucun système qui assure plus efficacement que lui l’allocation des ressources rares. Et suggérer le contraire revient à nier l’expérience historique.

Une ferme défense de l’Etat de droit, voilà encore une priorité, quand trop de démagogues en menacent les fondements au nom de je ne sais quelle « préférence nationale », je ne sais quelle « défense des intérêts souverains ». Sans oublier la laïcité, pilier de la République, qu’il faut protéger de l’interprétation punitive qu’en donnent les conservateurs (pas de voile dans l’espace public, disent-ils) autant que de l’acception permissive proposée par les nouveaux maîtres de l’ambiguïté (et pourquoi s’interdire de répondre à l’appel des organisations islamistes lorsqu’il s’agit de lutter contre l’ « islamophobie » ?, interrogent-ils à leur tour).

Il s’agirait, finalement, d’investir l’Europe d’une autre façon d’aborder les choses -plus culturelle, plus volontariste, plus écologique, plus redistributive – au lieu de lui dénier, par principe, toute légitimité alors que c’est par elle que passera désormais le progrès social. Non pas sortir des traités (fût-ce « provisoirement », on croit rêver…) mais encourager la formation d’alliances transnationales entre tous ceux (partis et acteurs de la société civile) qui aspirent à les réformer, à refonder le contrat social, à bâtir une économie durable, à imposer aux récalcitrants le respect des principes de l’Etat de droit. A s’assurer aussi des moyens militaires et diplomatiques propres à défendre la liberté à l’heure du réveil des empires.

Mais au fait : affirmer le droit à l’existence, redistribuer les richesses, conforter les principes de l’Etat de droit, s’ouvrir au monde , n’est-ce pas le cœur de l’héritage que la Révolution française avait légué au socialisme du XIXè siècle ? La scission au congrès de Tours, en 1920, aura tout fichu par terre. Mais maintenant que la parenthèse est refermée, le moment est-il bien choisi pour se renier?

De grâce, camarades, si le mot socialisme a vraiment fait son temps, tâchons d’en inventer un aussi beau.

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