• Olivier Bétourné

Petite leçon de choses à l'attention des déboulonneurs de statues

(et autres partisans de la cancel culture)


En fouillant dans les archives de mon cher XVIIIè siècle, je suis tombé par hasard sur ce texte insolite, égaré entre deux procès-verbaux de séances à la Convention et au club des Jacobins. J'ai le livre ici dans son intégralité. Son auteur, Louis Bernard Guyton-Morveaux (1737-1816), bon chimiste et bon républicain, versificateur à ses heures, a donné son nom à une rue du treizième arrondissement de Paris. Il faut dire que le conventionnel chimiste était honnête homme : ne s’est-il pas signalé à la postérité comme l’un des fondateurs de l’Ecole polytechnique ? En date du lundi 11 novembre 1793, on lit donc ceci dans le Moniteur (le Journal Officiel de l’époque):


Sur le jeu des échecs.

Sera-t-il permis à des Français de jouer à l‘avenir aux échecs ? Cette question fut agitée, il y a quelques jours, dans une société de bons républicains, et il fut conclu, comme on devait s’y attendre, pour la négative absolue.

Mais on demanda ensuite s’il ne serait pas possible de républicaniser ce jeu, le seul qui exerce véritablement l’esprit, et, proscrivant des noms auxquels nous avons juré une haine éternelle, de conserver ce chef-d’œuvre de combinaisons qui le rend si piquant, et qu’on ne peut se flatter de remplacer.

Voici les réflexions que j’ai faites sur cette seconde question, et les résultats auxquels elles m’ont conduit.

Tout le monde sait que le jeu des échecs est une image de la guerre ; jusque-là, rien qui répugne à un républicain, car il n’est que trop certain qu’un peuple libre doit toujours être prêt à soutenir sa liberté par les armes.

Ainsi, lors même que ce peuple renonce à faire d’autre usage que pour la plus légitime défense, il ne peut, sans imprudence, se dispenser d’avoir une force militaire, et d’en ordonner, au moins de temps en temps, le rassemblement, pour l’exercer.

Que ce rassemblement soit plus ou moins considérable, quelle que soit sa durée, on en manquerait l’objet si l’on n’y formait le simulacre d’un camp. Il paraitra sans doute convenable de diviser momentanément ce camp en deux, composé chacun de troupes de toutes armes, qui se partageront et se rangeront sous deux drapeaux différents dont on sera convenu, pour figurer alternativement des attaques et des défenses.

Rien n’empêche encore que, dans cette lutte de pure émulation entre des frères, on ne convienne que l’enlèvement du drapeau soit le but et le signe de la victoire.

Eh bien ! il ne faut pas aller chercher plus loin : on trouve dans ces idées simples, et nullement étrangères aux habitudes que nous commençons [ la République est tout juste entrée dans sa deuxième année], les figures et les noms dont on a besoin, qui s’adapteront avec facilité à toutes les règles, à toutes les chances de jeu, et qui conserveront de plus une analogie que n’ont pas les anciens noms, dont le long usage a pu seul nous dérober la ridicule discordance avec les fonctions qu’ils indiquent.

Dans ce système, ce sera le jeu des camps, ou, si on l’aime mieux, de la petite guerre. Le mot échecs a une étymologie royale¹ ; c’en est assez pour le condamner à l’oubli, au moins dans l’acception de son dérivé immédiat.

Le principal personnage sera le porte-drapeau, ou, pour mieux dire, le drapeau. Il ne sera pas difficile de donner à la pièce une forme convenable à cet attribut ; elle tiendra la place du ci-devant roi, et aura sa marche, très analogue à la condition de ne pouvoir échapper qu’à pas réguliers ; tout ce qui l’entourera sera destiné à la protéger ; lorsqu’on l’attaquera, on en avertira par ces mots : au drapeau ! lorsqu’elle sera forcée, on criera victoire ! lorsqu’elle sera simplement enfermée, on dira blocus, et la partie finira comme par le pat.

Tout le reste va de suite pour organiser la représentation d’une armée en présence de l’ennemi. Je ne parle pas du général ; il n’est pas sur le casier, mais dans la tête de celui qui conduit la partie.

La pièce appelée si bêtement reine ou dame² sera l’officier-général ; pour abréger, l’adjudant.

Les tours seront les canons, et l’on ne cherchera plus le rapport de leur mobilité avec leur dénomination.

Roquer sera mettre un canon près du drapeau ; on l’annoncera en disant : batterie au drapeau !

Les fous représenteront la cavalerie légère, les dragons.

Les ci-devant chevaliers étaient déjà descendus au rang de cavaliers.

Les pions formeront l’infanterie, les fusiliers : quand ils auront enfoncé le camp ennemi jusqu’à sa limite, au lieu de changer de sexe³, leur nouvelle marche ne sera plus que l’image naturelle de l’élévation en grade d’un brave soldat.

Je laisse à juger si j’ai résolu le problème au gré de ceux qui désirent trouver dans le jeu un délassement qui ne soit pas le déguisement de l‘avarice, je crois du moins avoir réussi à en écarter tout emblème, tout expression qui pourrait contraster avec les mœurs républicaines, et retracer cette absurde idolâtrie que les rois sont tout, que les hommes n’existent que pour eux ; il faut la laisser aux esclaves assez stupides pour craindre celui qui n’est à craindre que par eux. Ils s’apercevront sans doute un jour que, comme les pions aux échecs, ils ne sont que de vils instruments dont jouent les tyrans, qu’ils ménagent ou qu’ils brisent au gré de leurs caprices.

L . B. Guyton-Morveaux


Le lecteur de bonne foi s’abstiendra de moquer cette généreuse tentative de résoudre une contradiction politique par la grâce d’une usine à gaz, et, bien plutôt, tirera son chapeau (républicain) à l’imagination et à l’esprit pacificateur dont aura fait preuve notre futur polytechnicien. Reste que cette belle construction intellectuelle n’aura servi à rien : on joue aux échecs aujourd’hui à l’aide des mêmes pièces que celles qu’on poussait au Café de la Régence il y a deux siècles et demi sous l’œil averti du neveu de Rameau. Qui en a décidé ainsi? Personne. Et la première leçon à tirer de cette histoire, c’est qu’il est vain (et souvent dangereux) de prétendre réformer ou révolutionner un usage culturel. J’ajouterais, en forme de corollaire, qu’entreprendre de déboulonner les statues au nom d’un intérêt (ou d’un point de vue) particulier, quel qu’il soit, fait violence à la volonté générale et relève de l’arbitraire politique. Et dire cela ne préjuge en rien de la qualité du motif au nom duquel on entend en finir avec tel ou tel symbole. Le jour où l’expression souveraine du peuple en décide, fût-ce après un épisode de radicalité sociale et politique, alors survient le changement légitime. Mais il y a peu de chances, bien entendu, que l’exercice de cette souveraineté-là s’applique à la dénomination des pièces d’un jeu de société…


On trouvera le texte de Louis Bernard Guyton-Morveaux dans Le Moniteur, réédition Paris, 1860, t. 18, p.383 (11 novembre 1793).


 

¹Scach mat, en persan, signifie le roi est pris. (N. de l’ A.)

²Quelques-uns font venir ce nom de Vierg, qui a servi à désigner un officier civil et militaire ; Autun a eu un Vierg. (N. de l’A.)

³Sicut virgo solet, dit un ancien poète latin. (N. de l’A.) (Je traduis : « Comme une vierge ».)

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