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  • Olivier Bétourné

1792

8 millions d’euros par an.

Telle était, en moyenne, le montant de la rémunération des patrons du Cac 40 en 2021 si l’on en croit le 23è Rapport que Proxinvest, cabinet de conseil aux actionnaires, a publié le 22 novembre dernier. 8 millions d’euros, cela représente tout de même une augmentation de plus de 50% par rapport à 2019 !

Certes, il est juste de remarquer que les résultats des 40 entreprises les mieux cotées en bourse ont été en forte progression cette année-là, avec 160 milliards de bénéfice. Du coup, expliquent les avocats du système, puisque sous la direction éclairée de leurs dirigeants ces entreprises se sont enrichies (soutenant ainsi la croissance nationale sur laquelle repose le financement de l’Etat-providence), nous aurions bien tort de nous offusquer de leur traitement : dans la mesure où la rémunération des dirigeants est fonction des résultats de l’entreprise (et elle l’est, en effet, à travers le système des bonus, stock-options, distribution d’actions gratuites et autre mécanisme d’intéressement), il est normal qu’elle progresse au même rythme qu’eux. En travaillant ainsi à l’intérêt commun, les patrons du Cac 40 devraient au contraire jouir de toute notre reconnaissance et recevoir nos meilleurs encouragements à poursuivre sur la voie de l’excellence française. L’augmentation de leur rémunération serait en quelque sorte le baromètre du bonheur national.

Cette morale (libérale) de l’histoire est facile à exposer, et nous l’entendons distillée, chaque jour ou presque, par les plus brillants éditorialistes de la plupart des chaînes d’information continue . Sans compter, ajoutent les plus dévoués à la cause, qu’à prétendre taxer les hauts revenus, imposer plus fortement les bénéfices, partager différemment la valeur ajoutée au profit des salariés et au détriment des actionnaires, on prendrait le risque d’inciter les managers du Cac 40 et leurs mandants à déserter l’hexagone pour s’installer en terre plus accueillante au capital. Qui résisterait à la vision d’Apocalypse sollicitée par un tel prédicat ? Entrepôts désertés, usines désaffectées, régions ravagées par un accroissement sans précédent du taux de chômage, voilà ce qui nous attend si nous persistons dans nos prétentions irresponsables à l’heure de la globalisation du monde.

Corollaire de cette morale : les 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (11.000 € nets par an), dont 20% environ se débattent dans la « très grande pauvreté » selon l’INSEE, seraient bien inspirés de ravaler leurs protestations, eux qui coûtent déjà si cher en prestations sociales à la collectivité . Quant aux quelque 2 millions de salariés payés au SMIC (16.000 euros annuels nets), ils seraient eux aussi bien avisés de mettre leur revendication en sourdine s’ils veulent éviter de se voir exclus du circuit productif sous l’effet de la mécanisation de leur poste de travail, eux qui, déjà, par le « coût » qu’ils représentent, nous handicapent tant sur le marché mondial.

Vieille affaire, cette justification de la rémunération des chefs d’entreprise par le mérite. Vieille histoire, cette légitimation du montant du dividende par le risque pris par l’actionnaire. Vieux constat, l’enrichissement constant des uns et la descente aux enfers des autres au nom de l’intérêt général. Dans les années soixante-dix, je m’en souviens, l’éventail des « salaires » s’étendait de 1 à 10. Cinquante ans plus tard, si l’on en croit les données de Proxinvest, il s’étire de…1 à 1000!

Carlos Tavares (Stellantis, Peugeot-Citroën-Fiat-Chrysler) : 66 millions d’euros par an, médaille d’or; Bernard Charlès (Dassault Systèmes) : 44 millions d’euros, médaille d’argent ; Daniel Jullien (Téléperformance): 19 millions d’euros, médaille de bronze .

La limite ? Il n’y en a pas, bien sûr.

Mais il en est une à la résistance du contrat social. Sans compter que de telles disparités ruinent l’acceptabilité de tout projet de réforme quand elle émane des garants du système, notamment celle (pourtant nécessaire) des retraites, et Laurent Berger a bien raison de dénoncer les effets délétères des inégalités « symboliques » sur la société tout entière.

Nous vivons en France, Messieurs ! Et la République française est fondée sur le principe d’égalité ! Sans doute la « République des Egaux » de 1792 fût-elle inspirée par une vision bien utopique de la vie en société, et nous savons tous que les suivantes ont sérieusement tempéré les ardeurs égalitaristes de ces temps-là. Mais voilà, il gît au cœur de chaque Français l’idée que l’ordre social et politique ne saurait reposer sur de tels écarts, tout simplement « parce que la liberté ne peut subsister » dans ces conditions, comme l’écrit Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social.

Le risque que les plus riches et les puissants quittent la France ? Mably, le philosophe, avait déjà répondu à l’ objection treize ans avant …1789 : « Qu’ils fuient, ces hommes pervers, dont les passions ne peuvent obéir à des lois salutaires. La République y gagnera… »

Nos gouvernants ne voient-ils pas où nous conduit l’institution de telles inégalités?


Proxinvest, Rapport annuel sur les rémunérations des dirigeants, 2022. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1762. Gabriel Bonnot de Mably, De la législation ou principe des lois, 1776. Olivier Bétourné, L’Esprit de la Révolution française, 2022.

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