• Élisabeth Roudinesco

Un barbecue mauvais genre

Il y a bien longtemps que les historiens et les anthropologues s’intéressent aux objets et à la manière dont les hommes et les femmes les utilisent dans leur vie quotidienne. Et de même que les uns sont chasseurs ou guerriers et les autres voués à des tâches culinaires ou vestimentaires, de même les instruments dont ils se servent sont différemment attribués par chaque époque selon le sexe : les variations d’attribution sont infinies depuis la nuit des temps, mais l’exclusivité selon le sexe se trouve bien réduite dans les sociétés occidentales depuis que les femmes ont acquis le droit de porter des tenues réservées auparavant aux hommes et de ne plus être assignées au rôle exclusif de mère et d’épouse. Pour autant, que des inégalités demeurent dans l’attribution, c’est évident.

Mais quelle mouche a donc piqué cette députée, déjà convaincue d’avoir pris pour compagnon un « homme déconstruit » - modèle à l’évidence unique -, en imaginant que le barbecue était « genré », c’est-à-dire viriliste, machiste, symbole du fameux « patriarcat » dont il est urgent que nous nous libérions, entre bistrot franchouillard et barbaque recuite pour militant spéciste ? Saisi du même emportement, un adepte du queer design et de la « sexuation par les objets », psychanalyste de son état, s’est récemment essayé à décrire la scène d’épouvante extraite d’une série télé au cours de laquelle on voit une famille américaine réunie dans un jardin autour de l’objet fatal : « Au menu, systématiquement : barbecue. Il faut alors se défaire de l’intrigue et du récit. En dehors de l’histoire, que nous donne-t-on à voir ? On aperçoit dans un coin de l’image, bière à la main, des hommes qui discutent. Protagonistes ou seconds rôles, ils sont réunis autour d’un objet dont ils ont la maîtrise (…). Le barbecue est leur domaine (…) une machine à formater les inconscients . » Pire encore : l’instrument « aurait le pouvoir de distinguer ceux qui l’utilisent pour cuire le cru de celles qui, dévotement, sont là pour servir. »

Le barbecue serait donc « genré ». Mais au fait qu’est-ce qu’un barbecue ?

Vers 1722, sur les côtes du Honduras, il fut inventé par des marins négriers qui abattaient des singes noirs pour se nourrir. Ainsi rôtis, les animaux ressemblaient, disait-on alors, à de « jeunes enfants grillés », la viande boucanée étant clairement associée à la chair humaine . Qui nierait que le barbecue de cette époque était porteur des valeurs du racisme et de l’esclavagisme ? Après avoir conquis le Nouveau Monde, ce mode de cuisson fit fortune dans les classes dominantes comme moyen de favoriser une atmosphère de détente au cœur des réunions festives. Mais il devint aussi l’ objet-symbole des révoltes anti-esclavagistes, au point d’effrayer les maîtres blancs qui entreprirent bientôt d’en interdire l’usage à ceux qui luttaient contre la ségrégation. C’est ainsi que le barbecue, comme de très nombreux objets, changea de statut (voir à ce sujet L’épicerie du monde, sous la direction de Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre, Fayard, 2022).

Et les femmes ?

Après 1945, avec l’extension des grandes banlieues, des villes, des maisons individuelles et des autoroutes, le barbecue devint l’un des emblèmes fétiches de l’American way of life. Ce mode de cuisson était-il réservé aux hommes ? Pas vraiment. Et si les hommes étaient plus souvent à la manœuvre que les femmes autour du charbon de bois, celles-ci ne manquaient pas d’en attiser les braises à l’occasion. La véritable novation culturelle introduite par la diffusion du barbecue dans la société américaine fut bien plutôt de confirmer que les hommes étaient capables de cuisiner aussi bien que les femmes.

Il en va au fond du barbecue comme du smoking noir d’ Yves Saint-Laurent. Aucun vêtement, aucun objet ne saurait être considéré dans nos sociétés démocratiques comme porteurs en soi d’un genre ou d’une prétendue « race ». Il aura, certes, fallu aux femmes des décennies de luttes pour être autorisées à porter des pantalons et autres vêtements qui leur étaient autrefois interdits. Mais pourquoi faudrait-il travailler aujourd’hui à réinstaurer, au nom du genre, une division des sexes d’un autre âge ?

Encore un mot : de nos jours, en France, la culture du barbecue s’est diffusée dans toutes les classes sociales, parallèlement à l’engouement pour les piscines privées. Au point que cette pratique culinaire, loin d’être « genrée », a pris place dans la vie quotidienne des classes moyennes au même titre que l’apéritif en famille ou entre amis pendant les vacances ou les jours fériés. Sans compter les barbecues improvisés des Gilets jaunes, des fêtes mixtes et non-mixtes, des gay pride, des universités d’été, des ronds-points, etc. Et bien entendu, ce qui les différencie c’est leur prix : barbecues low cost (15 euros) pour les uns, barbecues must (1000 euros) pour les autres. Il s’en écoule chaque année des centaines de milliers et, rassurons-nous, la braise n’est pas prête de s’éteindre (voir Jerôme Fourquet, La France sous nos yeux, Seuil, 2021). Avec ce rituel festif, nous avons définitivement rompu avec la culture du singe rôti des boucaniers esclavagistes, puisque, désormais, l’instrument permet aussi de griller des fromages, des légumes en tous genres… et des produits véganes.

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