• Élisabeth Roudinesco

Pour la controverse


Nous assistons aujourd’hui à la dégradation rapide du débat intellectuel : que ce soit sur les réseaux sociaux ou les plateaux des chaînes d’information continue, seuls semblent désormais dignes d’attention l’échange d’invectives, le pugilat, la diffamation. On ne compte plus les tribunes signées à l’initiative de polémistes regroupés en meutes contre leurs indésirables adversaires. D’un côté, tel professeur au Collège de France, tel directeur de recherche au CNRS, tel historien réputé, tel chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tel enseignant à Sciences Po sont ainsi jugés indignes d’enseigner par leurs collègues ou leur ministre de tutelle pour cause d’"islamo-gauchisme" ou de "wokisme". Benjamin Stora, Michel Wieviorka et bien d’autres en ont fait les frais.

D’un autre côté, certains spectacles, certaines conférences sont annulés sous la contrainte, tandis que des personnes sont lynchées au terme de "jugements" sommaires prononcés par de prétendus tribunaux médiatiques au mépris de la présomption d’innocence. Des menaces de censure pleuvent sur certaines publications au motif à peine dissimulé qu’il est temps d’entreprendre la réécriture correcte de certains livres. Triste spectacle, décidément.

Ces deux camps contribuent l’un comme l’autre à ruiner le débat d’idées. Bien calés à droite, les représentants du premier sont obsédés par l’islam et par les musulmans, au point de croire que tout foulard dissimule un sabre et que toute mosquée abrite une armée de djihadistes s’apprêtant à dynamiter la République. Et quand la terreur islamiste devient réalité, ils pensent que celle-ci est déniée par leurs ennemis qu’ils regardent comme les complices du pire. C’est ainsi qu’ils revendiquent une laïcité de père fouettard en se présentant comme les seuls défenseurs de la "vraie" République – laquelle ? - toujours menacée de gangrène.

Sans aucun doute, en France, les valeurs de l’extrême droite tendent à devenir hégémoniques, autant dans la société civile qu’au sein de différents courants de pensée qui, au-delà de leurs profondes divergences, ont en commun un adversaire historique taillé à leur mesure : la gauche sous toutes ses formes, la gauche éternelle, la gauche telle qu’ils l’imaginent, une gauche pourtant tellement divisée qu’elle ne pèse pratiquement plus dans le champ politique aujourd’hui dominé par deux partis d’extrême droite, un parti issu de la droite conservatrice et un autre, libéral et centriste, "ni de droite ni de gauche", incarné par un président haï mais majoritaire.

Aussi bien ces intellectuels jettent-ils l’opprobre sur l’héritage anticolonialiste de Jean-Paul Sartre, de Pierre Vidal-Naquet, voire de Claude Lévi-Strauss autant que sur les travaux de tous ceux qui relèvent de ce qu’ils appellent avec mépris la French Theory : Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu, etc., jugés responsables, au même titre d’ailleurs que leurs héritiers, d’une prétendue décadence de l’esprit français. Et les tenants du premier camp d’opposer un universalisme dit "français" à un différentialisme dit "américain" ou "communautariste", comme si l’universel ne pouvait exister sans la différence et réciproquement, comme s’il n’existait aucune autre philosophie des Lumières que celle d’un XVIIIè français réduit à un voltairianisme que Voltaire lui-même aurait certainement récusé. Et que faire alors des Lumières allemandes ? Que faire de Thomas Mann, de Kant, de Hegel ? Que faire des Lumières sombres ? Que faire de Freud, de Sade ou d’Adorno ?

En témoigne l’ahurissant colloque qui s’est tenu à la Sorbonne les 7 et 8 janvier 2022 et auquel j’ai consacré une tribune dans Le Monde. Aucun des intervenants n’a souhaité me répondre. Aucun n’a daigné engager la controverse – une vraie, cette fois-ci ! -préférant sans doute se dire ciblé par un complot "déconstructionniste". Ainsi, le 28 janvier, Catherine Kinztler, éminente philosophe, s’est-elle déclarée, comme les autres, victime d’une fureur de type maccarthyste sans même se donner la peine de citer cette tribune.

Ces intellectuels se sentent naufragés ou remplacés. Ils s’expriment pourtant dans de nombreux supports de presse où ils sont accueillis avec ferveur : L’Express, Le Point, Le Figaro, Le Causeur, Valeurs actuelles, Eléments, Figaro-Vox, Marianne, etc. Mais rien n’y fait, ils affirment être devenus inaudibles en France et ne plus avoir accès à "La Presse", comme s’ils prétendaient être accueillis inconditionnellement et sans avoir à supporter aucune contradiction. Plus on les entend sur les ondes, plus on les voit à la télévision, plus ils se disent opprimés ou réduits au silence par ceux qui ne pensent pas comme eux et qu’ils insultent à l’occasion en les traitant de dynamiteurs de la démocratie, de liquidateurs des Lumières. Ils ont pourtant l’oreille du pouvoir, notamment lorsqu’ils réclament l’épuration du monde académique français. Le grand Satan a changé d’adresse : il ne réside plus à l’est du monde – à Moscou ou à Pékin - mais en Californie, à Princeton, à Harvard. De quoi souffrent-ils donc, ces nouveaux proscrits? La question mériterait d’être approfondie.

Dans l’autre camp, qualifié de "woke" par le premier, le dogmatisme domine, qui fait également obstacle au développement du débat d’idées. Ses représentants excellent dans l’art de la délation et de la victimisation. Au nom de l’égalité et de l’émancipation, ils se sont faits censeurs, habités par un moi aussi fragile qu’il se veut puissant. Ils accablent leurs adversaires de reproches menaçants et placent sous surveillance active les spectacles et les conférences universitaires susceptibles "d’offenser" les minorités. Ils recourent à des mots nouveaux visant à faire passer l’émancipation pour une forme nouvelle d’aliénation identitaire ou victimaire, brandissant le genre, la race, l’intersectionnalité, la postcolonialité ou l’approche décoloniale afin de justifier telles demandes d’interdiction (ou de l’imposer en actes) au mépris de la liberté d’expression. Très mobilisés, ils revendiquent les idéaux du progrès pour justifier leurs actions qui ne font pourtant que renforcer leurs adversaires. Après avoir alimenté pendant quarante ans les débats académiques dans le monde entier, après avoir impulsé un important renouveau conceptuel, ils semblent condamnés aujourd’hui au déclin, d’où ces outrances à répétition.

Pour ma part, je m’appliquerai dans ce blog à exercer ma liberté critique au nom de l’urgence qu’il y a à renouer avec la controverse en ces temps troublés. Je serais toujours respectueuse des savoirs, et je ne me laisserai pas entraîner dans de vaines polémiques, pas plus que je ne transigerai avec le repli identitaire.

Un mot encore. La liberté d’enseignement et de recherche ne se divise pas. C’est pourquoi je réprouve la culture de la dénonciation, qu’elle émane des minorités tyranniques si promptes à boycotter ou à interdire, ou qu’elle soit légalisée par de prétendues instances de détection des "bonnes" et des "mauvaises" façons de penser. L’Université est un lieu dédié à la transmission des savoirs et à la recherche, un lieu où doit régner sans la moindre restriction la liberté de discussion, d’échanges… et de controverse.


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