L'Occident et les puissances hostiles

L’Occident n’a jamais été confronté à d’aussi franches limites, contradictions ou oppositions, autant « internes » qu’« externes », toutes générées par sa propre histoire.
Trois dynamiques y conduisent, apparaissant, au premier regard, comme autant de conquêtes, sinon de réussites avérées. Elles ont en effet permis aux individus d’acquérir et de conforter, de décennie en décennie, plusieurs certitudes décisives : le sentiment qu’ils se libéraient d’oppressions diverses, se réalisaient toujours davantage à titre individuel, gagnaient de surcroît en richesse intérieure. Trois dynamiques, autrement dit, convergeant vers trois notions, centrales à mes yeux : affranchissement, individualisation, intériorisation.
Ces dynamiques se sont déclinées dans le temps, elles se sont croisées, se sont confortées, se sont traduites dans les comportements les plus concrets : affranchissement progressif à l’égard des forces présumées astrales, des forces divines, des forces cosmiques, la technique devenant à cet égard l’un des lieux les plus élaborés où le corps autant que le mental se défont de contraintes séculaires tout en ouvrant, apparemment, sur une multiplication de possibles ; individualisation progressive, encore, censée accentuer la singularité de chacun, de la pratique de l’autoportrait à celle du journal intime, de l’aiguisement du goût à celui de sa personnalisation complète, des sélections arbitraires aux sélections par concours, de l’invention de la publicité à celle de son ciblage distinctif ; intériorisation progressive enfin, dans la diversification du champ affectif, extension de ses sources, multiplicité croissante de ses manifestations, prise en compte toujours plus assumée par la société des blessures intimes, des conflits internes, des traumas personnalisés.
Faut-il dire combien ces trois dynamiques, celles-là mêmes qui ont fabriqué l’individu occidental, se confrontent aujourd’hui à des obstacles majeurs ?
L’affranchissement perdure, sans aucun doute, mais il tend tout simplement à se retourner contre ses auteurs. Une cause le confirme : depuis l’entrée dans l’ère industrielle, l’usage du gaz, comme toutes les sources d’énergie fossile, accroît le réchauffement de la planète et fait obstacle à la réverbération du sol. Chaleur dès lors incoercible conduisant à des tragédies clairement identifiées : celles « d’un avenir effrayant qui nous attend si nous n'agissons pas », selon le plus récent rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).
Individualisation encore et toujours, mais dont certains versants se révèlent toujours plus redoutables. Telle l’expansion manifeste d’une confiance illimitée dans le « moi », mirage de toute-puissance : « Je peux créer tout ce que je désire… ». Danger plus sérieux encore lorsqu’il confine au politique, à l’institution de pouvoirs mêlant autisme et assurance narcissique, combinant absence d’empathie et irresponsabilité. Donald Trump, président des USA, est de cette engeance-là, trahissant jusqu’à la caricature l’apparente conquête : affranchissement, sans doute, par la richesse conquise, le culte délibéré du loisir - jusqu’à la frénésie du golfeur-, inclinaison délibérée pour la consommation jusqu’à la certitude que les territoires nationaux sont achetables comme n’importe quelle denrée, certitude encore, jusqu’à l’obsession, d’une légitimité absolue : déni de constats avérés - par l’économie, le droit, la culture, la science- qui viennent perturber l’affirmation d’un « moi » présidentiel surpuissant.
Sensibilité accrue elle aussi, omniprésence de l’affect, ouvrant sur un danger lui-même croissant : celui d’une fragilité exacerbée. Ce qui a pour première conséquence la crainte diffuse de tout affrontement armé -voire la certitude de son impossibilité-, alors même que la « part d’ombre », ce spectre présent de la guerre, ne saurait s’effacer. Ce qui a surtout pour deuxième conséquence d’inspirer une répulsion toute particulière : la « haine » forgée par les totalitarismes pour cette supposée fragilité et l’individualisation qui l’accompagne. Telle est la tragique explication des armes et du sang portés au cœur de l’Europe par une Russie censée « mépriser » un Occident jugé trop « affranchi », trop individualiste aussi, accusé de « mœurs décadentes », nocives, sinon « immorales », et supposé, dès lors, menacer toute solidarité étatique aussi mythique qu’abusivement proclamée.
Rien d’autre ici que l’aveuglement des Empires en marche contre la conquête d’une décisive et complexe autonomie. Rien d’autre surtout qu’un Occident confronté à une évolution menaçant de faire de ses « réussites » libératrices autant d’ « échecs » redoutés.
L’histoire condamne dès lors ce même Occident à prendre conscience des obstacles que son histoire elle-même a construits, tous appelant une vigilance soutenue.
Georges Vigarello est historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, membre du jury du prix de la Contre-Allée.



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