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Drapeaux rouges, drapeaux tricolores

Photo du rédacteur: Élisabeth Roudinesco
Élisabeth Roudinesco
il y a 5 jours
3 min de lecture

Depuis le début des émeutes lycéennes, journalistes et commentateurs comparent volontiers la situation actuelle aux événements de mai 1968. A cette époque, les étudiants révoltés se référaient souvent à la révolution de 1917 : les uns et les autres – communistes, maoïstes, trotskystes ou libertaires -  brandissaient des drapeaux rouges ou noirs tout en chantant l’Internationale. Ils glorifiaient la Commune de Paris, les barricades de 1830 ou de 1848, lançaient des pavés, occupaient les universités et réclamaient avant tout des changements radicaux dans les  mœurs et les méthodes d’enseignement : de Nanterre à la Sorbonne, ils avaient la conviction de pouvoir inventer un monde meilleur et de « faire la révolution ». Mais laquelle ? 

Pour ma part, je poursuivais des études de lettres à la Sorbonne, et je crois qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui à quel point nous recevions un enseignement ridicule : nos professeurs considéraient que la modernité littéraire s’arrêtait à Mallarmé. Pas un mot sur Proust, rien sur les surréalistes ni sur le Nouveau Roman. 

Roland Barthes, dont le séminaire se tenait à l’EHESS, était regardé par ces mêmes professeurs comme un impie, un destructeur de l’enseignement académique. Michel Foucault, déjà célèbre pour ses travaux, était considéré comme un diable séducteur sans foi ni loi. Quant à Jacques Derrida, professeur à l’Ecole normale supérieure (ENS), il était déjà accusé de « détruire » les valeurs républicaines à force de les « déconstruire ». Le nom de Claude Lévi-Strauss était proscrit : « structuralisme » disait-on, pour désigner une entreprise de négation de l’historicité.

Nous fûmes donc quelques-uns, dans ce secteur Lettres, à démettre nos professeurs et  à occuper la Sorbonne afin que ces noms ne fussent pas proscrits de l’enseignement qu’on nous dispensait. Ailleurs, dans toutes les autres universités, les étudiants – souvent alliés à leurs enseignants – avaient la même confiance en l’avenir et rêvaient d’une autre manière d’appréhender le savoir. 

Jamais, pourtant,  je n’avais imaginé que cette contestation s’étendrait à tout le pays, jamais je n’avais pensé que cette affaire allait déboucher sur  une grève générale, ni que 10 millions de salariés pouvaient  prétendre  dynamiter la culture politique qui régentait  le pays : le gaullisme d’un côté, le communisme de l’autre. Chacun prétendait  inventer une nouvelle société,  contestait le patriarcat,  refusait le colonialisme, soutenait la cause vietnamienne. 

       La fête révolutionnaire prit fin avec la grande manifestation gaulliste du 3O mai 1968 et  les accords de Grenelle : augmentation de 35% du SMIG, reconnaissance de la section syndicale dans l’entreprise, etc. De Gaulle comprit qu’il devait s’en aller, tandis que Georges Pompidou, qui avait eu le génie de rouvrir la Sorbonne  et de l’ « abandonner » aux contestataires, devint officiellement son dauphin. Mai 68 fut une sorte de drame révolutionnaire  joué conjointement  par des contestataires déterminés et  un pouvoir qui eut très vite conscience qu’il lui faudrait répondre à leurs  revendications. Un événement historique à l’échelle du monde. 

Aujourd’hui, le contexte est bien différent : partout le communisme a échoué et, en France, l’héritage du gaullisme n’a plus de légataires. Partout, nous assistons à une féroce montée en puissance des idéaux de l’extrême droite : haine de l’étranger, des Arabes, des Juifs, des pauvres, etc. La plus grande puissance mondiale – Les Etats-Unis – est dirigée par un demi-fou qui voue une haine viscérale à l’Europe et à la démocratie, au point d’accepter de jouer les marionnettes entre les mains de  son dictateur préféré : Vladimir Poutine.

Quant aux mobilisations des lycéens, rejoints par les étudiants et par toutes les victimes de la « vie chère », elle cible avant tout les conditions déplorables dans lesquelles on dispense  l’enseignement secondaire et supérieur : locaux vétustes, toilettes insalubres, manque d’enseignants. Partout, les insurgés chantent la Marseillaise en brandissant des drapeaux tricolores en hommage à la Révolution française, et donc à la démocratie. Mais cela signifie aussi que pour eux, la nation est en danger et que l’Europe n’est plus porteuse d’espoir, faute d’avoir laissé s’installer une misère insupportable dans les pays qui la composent. Nombre d’entre eux  soutiennent la cause palestinienne et dénoncent les massacres commis à Gaza, confondant trop souvent les Juifs avec l’extrême-droite  israélienne et oubliant au passage les opposants juifs et israéliens à Benjamin Netanyahou.  

           Tout se passe donc comme si, pour l’heure, l’espoir d’un monde meilleur s’était évanoui. Le parti de l’ordre n’est plus incarné par le gaullisme mais par l’extrême-droite : Le Pen et Bardella ont remplacé de Gaulle et Pompidou. Quant à la gauche, elle risque fort d’être avalée par La France insoumise, porteuse de projets insensés. 


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